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La dynamique du capitalisme, de Fernand Braudel
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Fernand Braudel, historien, présente les conclusions de trente ans de recherche sur l'évolution économique et le jeu capitaliste. "La dynamique du capitalisme" est paru en poche chez Champs Flammarion (1985).

Critique : En dépit d'un style un peu ampoulé, et d'une lenteur à entrer dans le vif du sujet (qu'on apprécie mieux à la seconde lecture), cet ouvrage est très intéressant, non seulement parce qu'il aide à mieux comprendre le panorama de l'époque qui a inventé le capitalisme, non seulement parce qu'il fixe des repères indispensables, mais surtout parce qu'il explique, simplement, avec verve, comment est né le capitalisme. Indispensable pour mieux analyser l'évolution ultérieure des sociétés capitalistes, donc pour comprendre et demeurer critique envers notre époque.

Dossier Capitalisme : Introduction - Partie I : les bases économiques du capitalisme - Partie II : les bases géopolitiques du capitalisme - Conclusion - Discussions (Du capitalisme à l'impérialisme - Les hiérarchies - Les outils de contrôle du capitalisme)

Autres liens sur le site :
=> La mondialisation n'est pas coupable, Paul R. Krugman
=> L'imposture économique, Michel Musolino


Introduction

Petite remise à niveau : vous n'en avez peut-être pas besoin mais moi oui...
Le terme capital a acquis sa version moderne avec l'ouvrage de Marx du même nom : "Le Capital" (1867). Les termes capitalisme et impérialisme ont suivi ou précédé la thèse marxiste. Le capitalisme est un système économique fondé sur le capital, le libre échange et la recherche de profit. Quant à l'impérialisme, Lénine le qualifiait de "stade supérieur du capitalisme". C'est la volonté d'un pays d'en dominer d'autres pour imposer son hégémonie militaire, économique, culturelle, etc... L'impérialisme tel que le monde l'a connu sous l'influx des pays européens était un mélange entre colonialisme et capitalisme. Plus tard, il y eut un impérialisme communiste de l'URSS, mélange entre colonialisme et communisme.

De ce fait, parler de capitalisme avant Marx est conçu pour nombre d'historiens comme un anachronisme. Cependant, je me range à l'avis de Braudel qui pense que les mécanismes du capitalisme, même s'ils n'avaient pas été précisés du point de vue social, existent depuis l'économie d'échange, dans laquelle ils trouvent leurs germes - c'est à dire qu'ils sont aussi vieux que le monde. Doit-on attendre Edison pour parler d'électricité ? On invente pas plus un phénomène physique qu'un phénomène social, même si effectivement le terme "capitalisme" n'atteignit sa maturité qu'à l'ère marxiste.
Braudel prend la précaution de préciser "[...] que ces deux groupes d'activité - économie de marché et capitalisme - sont, jusqu'au XVIIIème siècle, minoritaires". Pourtant, au travers de sa dynamique du capitalisme, c'est bien un tour de vue historique qu'il nous livre de ce phénomène qui a tellement marqué notre civilisation.

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Partie I : Les bases économiques du Capitalisme

Quelques notions d'histoire

Avant 1400 et le début du développement économique de l'Europe (grandes découvertes, renaissance, siècle des lumières...), il s'agissait d'une économie d'échange dispersée, de débit médiocre. "Le XVème siècle, surtout après 1450, voit une reprise générale de l'économie, surtout au bénéfice des villes, qui, favorisées par la montée des prix "industriels" alors que les prix agricoles stagnent ou baissent, démarrent plus vite que les campagnes. [...] à ce moment là, le rôle moteur est celui des boutiques d'artisans ou, mieux encore, des marchés urbains." Au siècle suivant vient l'apogée des grandes foires, qui reprennent le rôle de moteur. Cependant, entre 1400 et 1800, l'économie est encore imparfaite : "[...] elle n'arrive pas à joindre toute la production à toute la consommation, une énorme part de la production se perdant dans l'autoconsommation, de la famille ou du village, n'entrant pas dans le circuit du marché."
Ce dernier mot "marché" est très important, car il montre où se dessine déjà le capitalisme : dans l'économie de marché, stade supérieur et particulier de l'économie d'échange. L'économie de marché est la toile économique tissée entre les marchands du monde entier, toile dont l'objectif est de joindre la production à la consommation.
Faisant cette liaison, elle prèleve sa part sur les transferts et en tire des bénéfices substantiels. On voit là déjà comment les marchands (l'élément de transition entre production et consommation) acquièrent leurs salaires : c'est l'origine du capital marchand et donc du capitalisme. Notons qu'ici ce capital est tiré de l'économie d'échange, contrairement au capital de servage ou terrien au moyen-âge et dans l'Antiquité, quant à eux tiré de l'économie terrienne et de l'exploitation des ressources humaines.

De l'économie d'échange à l'économie de marché... et au capitalisme

Ces échanges ne sont pas encore du capitalisme, il s'agit d'économie de marché à plus ou moins grande échelle. C'est encore la masse productive qui guide et les marchands s'efforcent de joindre les deux bouts (à leur bénéfice, soit, mais pas sous leur contrôle). Pour que cela devienne du capitalisme, il faut que cette économie de marché soit plus étendue géographiquement et que son réseau soit plus dense : il faut qu'elle ait suffisamment d'impact sur la vie matérielle et la production pour venir à la contrôler selon les besoins existants ou engendrés.
Au risque de vous ennuyer, je le redis encore une fois différamment : si un marchand profite d'une surproduction en épices en Indes pour faire du profit, c'est de l'économie de marché. Si au contraire il a à sa disposition une zone d'action suffisante (monopole) pour forcer d'un côté les consommateurs à toujours acheter des épices (par la publicité : stade supérieur, encore faible au 19ème) et de l'autre côté les producteurs à augmenter la cadence des produits les plus demandés, alors il s'agit de capitalisme.
L'économie de marché est ponctuelle et "opportuniste", avec le capitalisme elle devient planétaire et contrôlée.

Ainsi, très tôt, le monde se divise en deux sphères qui ont peu de points de contacts (ils sont reliés uniquement par les marchands) : d'un côté le Monde Réel, la vie matérielle, celle qui produit et consomme, intégrant également les petits marchands (boutiquiers, agriculteur qui vend ses propres produits, etc) ; et de l'autre un monde dans les "hauteurs" financières , déconnecté de la vie matérielle, celui des Marchés.
Pour être sûr que ce terme de "Marchés" (avec la majuscule) s'est clarifé (car il est très utilisé et donc très galvaudé), je le préciserai à nouveau : il s'agit des intermédiaires entre la production et la consommation, c'est à dire des marchands et de leurs marchés (sans majuscule), sauf que cette fois ces derniers sont déconnectés autant de la source que de la cible, pour diverses raisons (par exemple une longue succession d'intermédiaires, l'intervention d'un événement dramatique comme une famine qui fausse la clarté des échanges, etc). Ces intermédiaires ou ces événements ruinent la transparence d'un système économique à l'origine public, c'est à dire fait d'échanges de proximité, contrôlés par chacun et placé sous la houlette de la justice (appartenant de ce fait à la première sphère, celle du monde réel).
Ainsi les marchés s'affranchissent des lois, deviennent libres, privés. Ce sont alors des Marchés avec la majuscule, et la somme de tous ces Marchés est le "capitalisme". (F. Braudel l'appelle aussi le contre-marché, du fait qu'il cherche à se débarrasser des règles de transparence (paralysantes il est vrai) du marché traditionnel pour faire des bénéfices.)
Parce que si l'on isole la source (producteurs) de la cible (consommateurs), il n'y a plus moyen de vérifier le coût des produits achetés et vendus. Dès lors, la seule chose qui empêche ces coûts d'enfler jusqu'à offrir des bénéfices se comptant en milliers de %, c'est la concurrence. Ce que nous disent les partisans de la libéralisation économique, c'est qu'il faut "laisser faire", que les marges des marchands n'atteindront pas des proportions exorbitantes (condamnables puisque volant à la fois les consommateurs et les producteurs au profit d'une minorité : c'est bien du vol, même s'il s'est ensuite prétendu légal) grâce à la concurrence. Il faudrait donc fermer les yeux et faire confiance à ces gens qui n'ont qu'un seul leitmotiv : le profit. Vous voyez le tableau.

Revenons à notre économie de marché capitaliste. Elle naît donc de petits marchés indépendants, qui sous l'influence de capitalistes (personnes possédant de grosses fortunes, donc des capitaux à investir) se réunissent, grossissent, et ainsi lui donnent peu à peu une ampleur mondiale. A partir de ce moment, les marchands deviennent ce qu'on appelle des négociants, ils font du négoce. Ils amassent des fortunes en achetant à bas prix là où l'on produit "plus" pour revendre au plus "haut prix acceptable" là où les besoins se font sentir. Dès la renaissance, les négociants deviennent rapidement les égaux des Princes, puisque ce sont leurs principaux fournisseurs, et finissent par créer de ce fait une relation de dépendance.

Ce commerce de négociants (et l'économie capitaliste en général) entre le 15ème et le 18ème siècle est encore très faible comparé au commerce réel, de la vie matérielle, celui des petits producteurs et des petits boutiquiers qui achètent à la ville voisine, à des gens qu'ils connaissent et qui peuvent avoir un contrôle sur leurs prix... Mais le commerce "réel" de la vie matérielle n'est pas contrôlable, il se divise entre autant de partis, et même si la somme de tous ces petits marchés donne au final une ampleur de loin plus importante que celle des gros négociants, les bénéfices qu'il dégage sont divisés entre tous les partis, et en outre restent sous contrôle public.
Tandis que le commerce des négociants, même s'il ne touche au départ qu'à de rares domaines (cela dit de gros volumes, comme les épices, le café, etc...), il présente l'avantage de se faire d'un bout à l'autre du monde, interdisant tout contrôle ; et surtout, il dégage d'énormes bénéfices. Si faible soit-il comparé au commerce réel, ce commerce de Marchés est une machine à accumuler de la richesse. Les négociants deviennent les personnages les plus riches après les princes. Rapidement, ils deviennent en même temps des banquiers... ceux des états eux-mêmes comme ceux des autres marchands.
Les négociants à partir du 18ème ne sont plus seulement marchands, ils font aussi du change, du prêt, de la finance banquaire. Les Marchés, fournissant de gros bénéfices, permettent la mise en place de structures puissantes et riches, conçues pour augmenter encore les richesses (le prêt à intérêt par exemple). Les Négociants, ou les Mercaters en Espagne, les Katiris en Inde, les Negoziantes en Italie, les Merchants en Angleterre... Ils se distinguent des petits marchands par leur opulente fortune, leurs affaires à l'étranger (les enseignes "Import-Export"), etc : ce ne sont plus des marchands, ce sont des hommes d'affaire. Et déjà leurs affaires sont hors du contrôle des états, donc des gens eux-mêmes.
Ecoutons Braudel : "Très tôt, depuis toujours, ils dépassent les limites "nationales", s'entendent avec les marchands de places étrangères. Ils ont mille moyens de fausser le jeu en leur faveur, par le maniement du crédit, par le jeu fructueux des bonnes contre les mauvaises monnaies, les bonnes monnaies d'argent et d'or allant vers les grosses transactions, vers le Capital, tandis que les mauvaises, de cuivre, vont vers les petits salaires et les paiements quotidiens, donc vers le Travail. Ils ont la supériorité de l'information, de l'intelligence, de la culture. Et ils saisissent autour d'eux ce qui est bon à prendre - les terres, les immeubles, les rentes... Qu'ils aient à leur disposition des monopoles ou simplement la puissance ncessaire pour effacer neuf fois sur dix la concurrence, qui en douterait ?"

Fernand Braudel parle d'une création "supérieure" de l'économie de marché capitaliste, spécifique à ce phénomène : le commerce de l'argent lui-même, c'est à dire la Bourse et la spéculation boursière.
En effet, très rapidement, du commerce Import-Export, les négociants se tournent vers d'autres voies, qui rapportent plus encore. Le commerce de l'argent lui-même en est le stade extrême, puisqu'il s'agit d'un commerce virtuel, sans lien avec le monde réel, et qu'en outre on en vient à monnayer les monnaies elles-mêmes.
A nouveau, ce type de commerce débouche sur des profits énormes. Cependant, il faut à l'édifice économique une certaine solidité et une certain perfectionnement pour en arriver là. Par le passé, certaines économies-mondes (comprendre : embryons d'économie de marché capitaliste, avec un rayon d'accès limité mais une puissance réelle des Marchés dans le cadre de cette zone d'influence) purent accoucher du commerce de l'argent : la banque florentine au XIVème siècle, puis de 1579 à 1621 les banquiers génois. Mais toutes finirent par s'effondrer. Au XVIIème Amsterdam domina à son tour les échanges, permettant le commerce de l'argent pendant deux siècles, avant de s'effondrer elle aussi. Ce n'est qu'à partir du XIXème siècle que l'économie de marché aura suffisamment percé dans le monde pour permettre la réussite de ce type d'échanges boursiers, vers les années 1830-1840. On est alors en plein boom capitaliste, mouvement qui mènera à l'impérialisme et finalement débouchera sur les conflits les plus meurtriers de l'histoire du monde : les deux guerres mondiales.

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Partie 2 : Les bases géopolitiques du Capitalisme
- Pourquoi en Europe, en Angleterre, et pas ailleurs ? -

Les phénomènes qui n'ont pas créé le capitalisme

On cherche souvent à prêter des origines géopolitiques un peu "mythiques" au capitalisme : je ne parle pas de surnaturel, mais d'une explication rationnelle qui conserve une part de fétichisme.
Braudel se défend d'intégrer ces thèses. Le capitalisme n'est pas le fruit du progrès, par exemple, même si progrès et capitalisme vont souvent de pair, puisqu'ils sont tous les deux symptomatiques d'un état dynamique de l'économie susceptible de les engendrer. De même, le capitalisme n'est pas né, comme le prétend une vieille thèse, du protestantisme ou du puritanisme, thèse étayée sur la progression du capitalisme dans les pays protestants du nord de l'europe (Amsterdam, puis Londres, et enfin hors de l'europe mais en milieu protestant également : New York). L'ascension capitaliste des pays du nord de l'europe était hérité du capitalisme de l'europe méditerranéenne, les protestants n'ont rien inventé, ils ont copié ; si le capitalisme s'est développé au nord de l'europe, c'est que cette partie était plus dynamique que la vieille europe méditerranéenne, "la victoire d'un pays neuf sur un vieux pays". En outre, le déplacement était surtout d'origine géographique, un changement d'échelle : de la Méditerranée à l'Atlantique, région en fort développement depuis la découverte des Amériques.
On a également présenté le capitalisme comme résurgence de la révolution industrielle britannique. Si elle eut sa part de responsabilité dans la réussite du modèle anglais, et facilita le capitalisme, elle lui doit également sa réussite. C'est un modèle d'interdépendance : d'ailleurs, la révolution industrielle qui démarre vers 1780, la Londres capitaliste n'en prend le contrôle qu'à partir de 1830. Le capitalisme a profité de cette opportunité, mais existait déjà avant. Il s'agit d'une conjonction d'opportunités complémentaires.
Braudel précise que cette complémentarité a probablement fait le succès de l'un comme de l'autre : révolution comme capitalisme : "Sous nos yeux une partie du tiers-monde s'industrialise, mais avec une peine inouïe et d'innombrables échecs et des lenteurs qui semblent a priori anormales. Une fois c'est le secteur agricole qui n'a pas suivi la modernisation ; ou la main d'oeuvre qualifiée a fait défaut ; ou la demande du marché intérieur s'est révélée insuffisante ; une autre fois les capitaux du cru ont préféré aux investissements locaux es placements extérieurs, plus sûrs et plus profitables ; ou l'état s'est révélé gaspilleur ou prévaricateur ; ou la technique importée est inadaptée, ou elle se paie trop chère et pèse sur les prix de revient [...] Or, tous ces avatars se produisent alors que la révolution n'est plus à inventer, que les modèles sont à disposition de tout le monde. [...] En fait, la situation de tous ces pays ne rappelle-t-elle pas plutôt ce qui s'est passé avant l'expérience anglaise, c'est à dire l'échec de tant de révolutions anciennes virtuellement possibles sur le plan technique ?" Comme Rome qui jamais n'utilisa la force des moulins à eau, qui ne commencèrent à être employés - prémisces de la révolution industrielle - qu'à la renaissance... Autant de "révolutions industrielles" qui auraient pu se produire et qui ont avorté.

Les phénomènes qui nuisent ou facilitent le capitalisme

"En réalité, dit Braudel, tout est porté sur le dos énorme de la vie matérielle : se gonfle-t-elle, tout va de l'avant ; l'économie de marché se gonfle elle-même rapidement à ses dépends, étend ses liaisons. [...] Je crois obstinément que c'est le mouvement d'ensemble qui est déterminant et que tout capitalisme est à la mesure, en premier lieu, des économies qui lui sont sous-jacentes."
Réflexion qui rejoint les conclusions formulées dans le débat moins érudit, et amateur : "Avons-nous sélectionné génétiquement le capitalisme ?", où mon ami Claude émettait l'hypothèse que le capitalisme naissait à partir du commerce, et plus exactement à partir d'une masse critique suffisante de "commerce".

L'existence du capitalisme plonge ses racines dans la vie économique de la société, du dynamisme de son économie de marché et de son niveau de progrès relatif. De nombreux facteurs sont en cause. "[...] il lui faut pour se développer, les connivences de l'économie internationale. Il n'aurait pas poussé aussi dru dans un espace économique borné." Le capitalisme nécessite une forte dynamique économique (le progrès étant un indice de cette dynamique), mais il faut aussi que les pouvoirs en place autorisent son développement. Braudel dit notamment : "Le capitalisme ne triomphe que lorsqu'il s'identifie avec l'état."
Explicitons ces différents points : il lui faut donc une grande liberté de mouvement, mais aussi une "connivence", c'est à dire que l'économie doit pouvoir lui fournir un "servage". Le développement du capitalisme à l'américaine repose sur l'exploitation et le pillage des ressources des pays d'Amérique (surtout du Sud) et sur la main d'oeuvre gratuite fournie par l'esclavage des noirs. Sans ces conditions réunies, il ne se développe pas, il périclite, comme il l'a fait à Venise, à Gênes, à Amsterdam, avant de triomper au 19ème avec l'avènement de Londres et de la révolution industrielle. Triomphe parce que tous les ingrédients étaient en place : une économie dynamique, plein de possibilités, un régime politique connivent, des outils financiers modernes (banque, crédit, etc), un champ d'investigation démesuré avec l'Atlantique, une région développée à proximité pour écouler les produits (la vieille europe), et le Nouveau Monde comme réservoir de ressources tant matérielles qu'humaines.

Pourquoi le capitalisme est réellement né en Angleterre et pas ailleurs

Braudel indique que l'Angleterre bénéficiait de sa position insulaire en matière de sécurité, position qui lui servit également à se dégager de la concurrence du capitalisme étranger. L'Angleterre est d'une taille suffisante pour évoluer à partir d'une certaine masse critique, mais pas trop grande pour risquer de paralyser ou ralentir son fonctionnement, contrairement à la France... En outre elle ne possédait qu'un seul pôle économique, Londres, qui depuis longtemps imposait sa politique au reste du pays - une politique fortement influencée par les riches marchands du cru. Son emplacement géographique lui permit en outre d'adopter des mesures protectionnistes à l'encontre d'Amsterdam, alors pôle central du capitalisme, qui n'accepta ces mesures protectionnistes d'aucun autre pays.

Les raisons pour lesquelles il ne s'est pas développé ailleurs sont également d'ordre social et politique. En Chine par exemple, dans un régime politique aux contrôles trop sévères, il n'a pu apparaître, freiné par l'état et une économie de marché favorisant le commerce réel, la transparence. En de tels endroits, il était freiné à la fois par le politique et par les mentalités. De même dans les pays d'Islam, la propriété privée est limitée, à la mort des propriétaires il y a une redistribution, une nouvelle distribution des élites y compris marchandes à chaque génération ou presque. Ces procédés sapent le travail de fond des grandes familles à l'anglaise, précisément cette bourgeoisie d'où le capitalisme tire son indispensable capital.
Et pas besoin d'aller chercher très loin puisque la France était une bonne retardataire en la matière : elle s'est mise au capitalisme avec la révolution de Juillet qui précipite la bourgeoisie aux commandes avec plus d'un siècle de retard sur l'Angleterre. "La France a toujours été un pays moins favorable au capitalisme que, disons, l'angleterre."
D'où Braudel de conclure : "Il y a des conditions sociales à la poussée et à la réussite du capitalisme. Celui-ci exige une certaine tranquillité de l'ordre social, ainsi qu'une certaine neutralité, ou faiblesse, ou complaisance, de l'état." Il ne veut croire ni à la thèse d'une explication interne au développement du capitalisme et de la révolution "par transformation sur place des structures socio-économiques", ni une explication externe liée à l'exploitation impérialiste du monde. "Les deux explications (externes et internes) sont inextricablement mêlées."

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Conclusion

Ce modèle de capitalisme d'hier, analyé dans ses origines, est-il compatible avec la réalité d'aujourd'hui, résiste-t-il à la comparaison avec le capitalisme que nous connaissons ? Braudel affirme que l'échelle a changé, les moyens sont démesurés aujourd'hui, de même que ses proportions ; mais la nature du capitalisme, elle, demeure.
Il "s'appuie toujours, obstinément, sur des monopoles de droit ou de fait" ; il "reste fondé sur une exploitation des ressources internationales, autrement dit il existe aux dimensions du monde, pour le moins il tend vers le monde entier." Et plus encore, "malgré tout ce que l'on dit d'ordinaire, le capitalisme ne recouvre pas toute l'économie, toute la société au travail." En effet, il reste séparé de la vie matérielle, du commerce réel, qui existe toujours et fleurissant avec ça.
C'est là, encore aujourd'hui, tout le paradoxe du capitalisme : il est à la fois "tout", puisqu'il guide toute l'économie à l'échelle mondiale, et seulement une "partie" dans le sens qu'il ne contrôle pas directement tous les mouvements économiques. Il a ses grands centres de contrôle (FMI, Bourses du monde entier, OMC...) mais une énorme masse économique se fait encore sans lui : tout l'artisanat qui nous côtoie, qui en France par exemple représente la plus grosse entreprise, à la fois en chiffre d'affaire et en emplois. Cependant, même s'il ne contrôle qu'une partie, elle est suffisamment représentative des directions économiques pour lui permettre d'imposer ses volontés à la société ; en outre, il contrôle les parties qui dégagent les plus gros bénéfices.
D'où cette citation de Lénine : "Le capitalisme, c'est la production marchande à son plus haut degré ; des dizaines de milliers de grandes entreprises sont tout, des millions de petites ne sont rien."
Ou, pour laisser conclure Fernand Braudel : " [...] ce capitalisme de haut vol flotte sur la double épaisseur sous-jacente de la vie matérielle et de l'économie cohérente de marché, il représente la zone de haut profit."

 

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Discussions

Le modèle hiérarchique

"[...] même aux Etats-Unis, le capitalisme n'invente pas les hiérarchies, il les utilise, de même qu'il n'a pas inventé le marché ou la consommation. [...] Il arrive quand tout est déjà en place. Autrement dit, le problème en soi de la hiérarchie le dépasse, le transcende, le commande à l'avance. Et les sociétés non capitalistes n'ont pas supprimé, hélas, les hiérarchies. [...] c'est là le problème clef, le problème des problèmes. Faut-il casser la hiérarchie d'un homme vis à vis d'un autre homme ? Oui, dit Jean-Paul Sartre en 1968. Mais est-ce vraiment possible ?"

Du capitalisme à l'impérialisme

Si l'on rapproche le capitalisme de l'impérialisme, c'est parce que les intérêts capitalistes au dix-neuvième siècle - même portés par des courants et des origines internationales - étaient des intérêts nationaux. Les capitalistes faisaient partie de toutes les nations pour gagner de l'argent, mais s'il leur fallait de l'aide alors ils appelaient leurs gouvernements à la rescousse. Le capitalisme des uns en effet se heurte souvent au capitalisme des autres... Alors, les états pèsent de tout leur poids sur la machine pour soutenir leur propre capitalisme. A l'aube de l'ère capitaliste, le commerce des Marchés se localisa dans certaines grandes cités, qui bataillaient les unes contre les autres, jusqu'à ce que l'une d'elle émerge, passagèrement, et devienne le centre d'une économie-monde.
"[...] c'est comme si une économie-monde ne pouvait vivre sans un centre de gravité, sans un pôle", dit Fernand Braudel. En Europe, "un centrage s'est opéré vers les années 1380 au bénéfice de Venise. Vers 1500, il y a une saute brusque et gigantesque de Venise à Anvers, puis, vers 1550-1560, un retour à la Méditerranée, mais en faveur de Gênes cette fois ; enfin, vers 1590-1610, un transfert à Amsterdam, où le centre économique de la zone européenne se stabilisera pour presque deux siècles. Entre 1780 et 1815, il se déplacera vers Londres. En 1929 il traverse l'Atlantique et se situe à New York."
De ces pôles, naissent des querelles, qui sont soutenues par les Princes ou les états. Les "crises" régulières ensuite dont ces cités reines font les frais (le capitalisme génère en effet des crises régulières) leur font perdre leur avance, au bénéfice d'une autre. Des guerres parfois décident du résultat. Mais à partir de 1880, l'économie est si profondément capitaliste qu'une crise affecte tout un état, et pas seulement une ville ; les économies capitalistes de l'époque tentent de résister aux pressions en colonisant le reste du monde, mais même le monde a des limites. Si bien que les états capitalistes de l'époque ont fini par s'affronter dans une "guerre totale" ; et comme ça ne suffisait pas, ils en ont même fait une seconde. C'est l'impérialisme qui mena à la guerre mondiale, et c'est le capitalisme qui enfanta cet impérialisme. Il me semble que ça serait bien qu'on s'en rappelle, des fois.

Outils de contrôle du capitalisme : la publicité

Les stades les plus hauts du capitalisme se manifestent par l'accroissement des moyens de contrôle et de leur efficacité. La publicité, déjà connue sous le nom de propagande, sert ces objectifs de contrôle. Car il faut non seulement faire produire à moindre coût, mais obliger les populations à acheter au coût le plus fort acceptable, donc contraindre d'une manière que la population n'a pas encore jugée néfaste, malgré l'évidence : par la publicité, c'est à dire l'exploitation des désirs humains au profit des Marchés.

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