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Introduction
Petite remise à niveau : vous n'en avez peut-être pas besoin
mais moi oui...
Le terme capital a acquis sa version moderne
avec l'ouvrage de Marx du même nom : "Le Capital" (1867).
Les termes capitalisme et impérialisme ont
suivi ou précédé la thèse marxiste. Le capitalisme
est un système économique fondé sur le capital, le
libre échange et la recherche de profit. Quant à l'impérialisme,
Lénine le qualifiait de "stade supérieur du capitalisme".
C'est la volonté d'un pays d'en dominer d'autres pour imposer son
hégémonie militaire, économique, culturelle, etc...
L'impérialisme tel que le monde l'a connu sous l'influx des pays
européens était un mélange entre colonialisme et
capitalisme. Plus tard, il y eut un impérialisme communiste de
l'URSS, mélange entre colonialisme et communisme.
De ce fait, parler de capitalisme avant Marx est conçu pour nombre
d'historiens comme un anachronisme. Cependant, je me range à l'avis
de Braudel qui pense que les mécanismes du capitalisme, même
s'ils n'avaient pas été précisés du point
de vue social, existent depuis l'économie d'échange, dans
laquelle ils trouvent leurs germes - c'est à dire qu'ils sont aussi
vieux que le monde. Doit-on attendre Edison pour parler d'électricité
? On invente pas plus un phénomène physique qu'un phénomène
social, même si effectivement le terme "capitalisme" n'atteignit
sa maturité qu'à l'ère marxiste.
Braudel prend la précaution de préciser "[...] que
ces deux groupes d'activité - économie de marché
et capitalisme - sont, jusqu'au XVIIIème siècle,
minoritaires". Pourtant, au travers de sa dynamique du capitalisme,
c'est bien un tour de vue historique qu'il nous livre de ce phénomène
qui a tellement marqué notre civilisation.
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Partie I : Les bases économiques
du Capitalisme
Quelques notions d'histoire
Avant 1400 et le début du développement économique
de l'Europe (grandes découvertes, renaissance, siècle des
lumières...), il s'agissait d'une économie d'échange
dispersée, de débit médiocre. "Le XVème
siècle, surtout après 1450, voit une reprise générale
de l'économie, surtout au bénéfice des villes, qui,
favorisées par la montée des prix "industriels"
alors que les prix agricoles stagnent ou baissent, démarrent plus
vite que les campagnes. [...] à ce moment là, le rôle
moteur est celui des boutiques d'artisans ou, mieux encore, des marchés
urbains." Au siècle suivant vient l'apogée des grandes
foires, qui reprennent le rôle de moteur. Cependant, entre 1400
et 1800, l'économie est encore imparfaite : "[...] elle n'arrive
pas à joindre toute la production à toute la consommation,
une énorme part de la production se perdant dans l'autoconsommation,
de la famille ou du village, n'entrant pas dans le circuit du marché."
Ce dernier mot "marché" est très important, car
il montre où se dessine déjà le capitalisme : dans
l'économie de marché, stade supérieur et particulier
de l'économie d'échange. L'économie de marché
est la toile économique tissée entre les marchands du monde
entier, toile dont l'objectif est de joindre la production à la
consommation.
Faisant cette liaison, elle prèleve sa part sur les transferts
et en tire des bénéfices substantiels. On voit là
déjà comment les marchands (l'élément de transition
entre production et consommation) acquièrent leurs salaires : c'est
l'origine du capital marchand et donc du capitalisme. Notons qu'ici ce
capital est tiré de l'économie d'échange, contrairement
au capital de servage ou terrien au moyen-âge et dans l'Antiquité,
quant à eux tiré de l'économie terrienne et de l'exploitation
des ressources humaines.
De l'économie d'échange
à l'économie de marché... et au capitalisme
Ces échanges ne sont pas encore du capitalisme, il s'agit d'économie
de marché à plus ou moins grande échelle. C'est encore
la masse productive qui guide et les marchands s'efforcent de joindre
les deux bouts (à leur bénéfice, soit, mais pas sous
leur contrôle). Pour que cela devienne du capitalisme, il faut que
cette économie de marché soit plus étendue géographiquement
et que son réseau soit plus dense : il faut qu'elle ait suffisamment
d'impact sur la vie matérielle et la production pour venir à
la contrôler selon les besoins existants ou engendrés.
Au risque de vous ennuyer, je le redis encore une fois différamment
: si un marchand profite d'une surproduction en épices en Indes
pour faire du profit, c'est de l'économie de marché. Si
au contraire il a à sa disposition une zone d'action suffisante
(monopole) pour forcer d'un côté les consommateurs à
toujours acheter des épices (par la publicité : stade supérieur,
encore faible au 19ème) et de l'autre côté les producteurs
à augmenter la cadence des produits les plus demandés, alors
il s'agit de capitalisme.
L'économie de marché est ponctuelle et "opportuniste",
avec le capitalisme elle devient planétaire et contrôlée.
Ainsi, très tôt, le monde se divise en deux sphères
qui ont peu de points de contacts (ils sont reliés uniquement par
les marchands) : d'un côté le Monde
Réel, la vie matérielle, celle qui produit et consomme,
intégrant également les petits marchands (boutiquiers, agriculteur
qui vend ses propres produits, etc) ; et de l'autre un monde dans les
"hauteurs" financières , déconnecté de
la vie matérielle, celui des Marchés.
Pour être sûr que ce terme de "Marchés" (avec
la majuscule) s'est clarifé (car il est très utilisé
et donc très galvaudé), je le préciserai à
nouveau : il s'agit des intermédiaires entre la production et la
consommation, c'est à dire des marchands et de leurs marchés
(sans majuscule), sauf que cette fois ces derniers sont déconnectés
autant de la source que de la cible, pour diverses raisons (par exemple
une longue succession d'intermédiaires, l'intervention d'un événement
dramatique comme une famine qui fausse la clarté des échanges,
etc). Ces intermédiaires ou ces événements ruinent
la transparence d'un système économique à l'origine
public, c'est à dire fait d'échanges de proximité,
contrôlés par chacun et placé sous la houlette de
la justice (appartenant de ce fait à la première sphère,
celle du monde réel).
Ainsi les marchés s'affranchissent des lois, deviennent libres,
privés. Ce sont alors des Marchés avec la majuscule, et
la somme de tous ces Marchés est le "capitalisme". (F.
Braudel l'appelle aussi le contre-marché, du fait qu'il
cherche à se débarrasser des règles de transparence
(paralysantes il est vrai) du marché traditionnel pour faire des
bénéfices.)
Parce que si l'on isole la source (producteurs) de la cible (consommateurs),
il n'y a plus moyen de vérifier le coût des produits achetés
et vendus. Dès lors, la seule chose qui empêche ces coûts
d'enfler jusqu'à offrir des bénéfices se comptant
en milliers de %, c'est la concurrence. Ce que nous disent les partisans
de la libéralisation économique, c'est qu'il faut "laisser
faire", que les marges des marchands n'atteindront pas des proportions
exorbitantes (condamnables puisque volant à la fois les consommateurs
et les producteurs au profit d'une minorité : c'est bien du vol,
même s'il s'est ensuite prétendu légal) grâce
à la concurrence. Il faudrait donc fermer les yeux et faire confiance
à ces gens qui n'ont qu'un seul leitmotiv : le profit. Vous voyez
le tableau.
Revenons à notre économie de marché capitaliste.
Elle naît donc de petits marchés indépendants, qui
sous l'influence de capitalistes (personnes possédant de grosses
fortunes, donc des capitaux à investir) se réunissent, grossissent,
et ainsi lui donnent peu à peu une ampleur mondiale. A partir de
ce moment, les marchands deviennent ce qu'on appelle des négociants,
ils font du négoce. Ils amassent des fortunes en achetant à
bas prix là où l'on produit "plus" pour revendre
au plus "haut prix acceptable" là où les besoins
se font sentir. Dès la renaissance, les négociants deviennent
rapidement les égaux des Princes, puisque ce sont leurs principaux
fournisseurs, et finissent par créer de ce fait une relation de
dépendance.
Ce commerce de négociants (et l'économie capitaliste en
général) entre le 15ème et le 18ème siècle
est encore très faible comparé au commerce réel,
de la vie matérielle, celui des petits producteurs et des petits
boutiquiers qui achètent à la ville voisine, à des
gens qu'ils connaissent et qui peuvent avoir un contrôle sur leurs
prix... Mais le commerce "réel" de la vie matérielle
n'est pas contrôlable, il se divise entre autant de partis, et même
si la somme de tous ces petits marchés donne au final une ampleur
de loin plus importante que celle des gros négociants, les bénéfices
qu'il dégage sont divisés entre tous les partis, et en outre
restent sous contrôle public.
Tandis que le commerce des négociants, même s'il ne touche
au départ qu'à de rares domaines (cela dit de gros volumes,
comme les épices, le café, etc...), il présente l'avantage
de se faire d'un bout à l'autre du monde, interdisant tout contrôle
; et surtout, il dégage d'énormes bénéfices.
Si faible soit-il comparé au commerce réel, ce commerce
de Marchés est une machine à accumuler de la richesse. Les
négociants deviennent les personnages les plus riches après
les princes. Rapidement, ils deviennent en même temps des banquiers...
ceux des états eux-mêmes comme ceux des autres marchands.
Les négociants à partir du 18ème ne sont plus seulement
marchands, ils font aussi du change, du prêt, de la finance banquaire.
Les Marchés, fournissant de gros bénéfices, permettent
la mise en place de structures puissantes et riches, conçues pour
augmenter encore les richesses (le prêt à intérêt
par exemple). Les Négociants, ou les Mercaters en Espagne,
les Katiris en Inde, les Negoziantes en Italie, les Merchants
en Angleterre... Ils se distinguent des petits marchands par leur opulente
fortune, leurs affaires à l'étranger (les enseignes "Import-Export"),
etc : ce ne sont plus des marchands, ce sont des hommes d'affaire. Et
déjà leurs affaires sont hors du contrôle des états,
donc des gens eux-mêmes.
Ecoutons Braudel : "Très tôt, depuis toujours, ils dépassent
les limites "nationales", s'entendent avec les marchands de
places étrangères. Ils ont mille moyens de fausser le jeu
en leur faveur, par le maniement du crédit, par le jeu fructueux
des bonnes contre les mauvaises monnaies, les bonnes monnaies d'argent
et d'or allant vers les grosses transactions, vers le Capital, tandis
que les mauvaises, de cuivre, vont vers les petits salaires et les paiements
quotidiens, donc vers le Travail. Ils ont la supériorité
de l'information, de l'intelligence, de la culture. Et ils saisissent
autour d'eux ce qui est bon à prendre - les terres, les immeubles,
les rentes... Qu'ils aient à leur disposition des monopoles ou
simplement la puissance ncessaire pour effacer neuf fois sur dix la concurrence,
qui en douterait ?"
Fernand Braudel parle d'une création "supérieure"
de l'économie de marché capitaliste, spécifique à
ce phénomène : le commerce de l'argent lui-même, c'est
à dire la Bourse et la spéculation boursière.
En effet, très rapidement, du commerce Import-Export, les négociants
se tournent vers d'autres voies, qui rapportent plus encore. Le commerce
de l'argent lui-même en est le stade extrême, puisqu'il s'agit
d'un commerce virtuel, sans lien avec le monde réel, et qu'en outre
on en vient à monnayer les monnaies elles-mêmes.
A nouveau, ce type de commerce débouche sur des profits énormes.
Cependant, il faut à l'édifice économique une certaine
solidité et une certain perfectionnement pour en arriver là.
Par le passé, certaines économies-mondes (comprendre : embryons
d'économie de marché capitaliste, avec un rayon d'accès
limité mais une puissance réelle des Marchés dans
le cadre de cette zone d'influence) purent accoucher du commerce de l'argent
: la banque florentine au XIVème siècle, puis de 1579 à
1621 les banquiers génois. Mais toutes finirent par s'effondrer.
Au XVIIème Amsterdam domina à son tour les échanges,
permettant le commerce de l'argent pendant deux siècles, avant
de s'effondrer elle aussi. Ce n'est qu'à partir du XIXème
siècle que l'économie de marché aura suffisamment
percé dans le monde pour permettre la réussite de ce type
d'échanges boursiers, vers les années 1830-1840. On est
alors en plein boom capitaliste, mouvement qui mènera à
l'impérialisme et finalement débouchera sur les conflits
les plus meurtriers de l'histoire du monde : les deux guerres mondiales.
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Partie 2 : Les bases géopolitiques
du Capitalisme
- Pourquoi en Europe, en Angleterre, et pas ailleurs ? -
Les phénomènes qui n'ont
pas créé le capitalisme
On cherche souvent à prêter des origines géopolitiques
un peu "mythiques" au capitalisme : je ne parle pas de surnaturel,
mais d'une explication rationnelle qui conserve une part de fétichisme.
Braudel se défend d'intégrer ces thèses. Le capitalisme
n'est pas le fruit du progrès, par exemple, même si progrès
et capitalisme vont souvent de pair, puisqu'ils sont tous les deux symptomatiques
d'un état dynamique de l'économie susceptible de
les engendrer. De même, le capitalisme n'est pas né, comme
le prétend une vieille thèse, du protestantisme ou du puritanisme,
thèse étayée sur la progression du capitalisme dans
les pays protestants du nord de l'europe (Amsterdam, puis Londres, et
enfin hors de l'europe mais en milieu protestant également : New
York). L'ascension capitaliste des pays du nord de l'europe était
hérité du capitalisme de l'europe méditerranéenne,
les protestants n'ont rien inventé, ils ont copié ; si le
capitalisme s'est développé au nord de l'europe, c'est que
cette partie était plus dynamique que la vieille europe méditerranéenne,
"la victoire d'un pays neuf sur un vieux pays". En outre, le
déplacement était surtout d'origine géographique,
un changement d'échelle : de la Méditerranée à
l'Atlantique, région en fort développement depuis la découverte
des Amériques.
On a également présenté le capitalisme comme résurgence
de la révolution industrielle britannique. Si elle eut sa part
de responsabilité dans la réussite du modèle anglais,
et facilita le capitalisme, elle lui doit également sa réussite.
C'est un modèle d'interdépendance : d'ailleurs, la révolution
industrielle qui démarre vers 1780, la Londres capitaliste n'en
prend le contrôle qu'à partir de 1830. Le capitalisme a profité
de cette opportunité, mais existait déjà avant. Il
s'agit d'une conjonction d'opportunités complémentaires.
Braudel précise que cette complémentarité a probablement
fait le succès de l'un comme de l'autre : révolution comme
capitalisme : "Sous nos yeux une partie du tiers-monde s'industrialise,
mais avec une peine inouïe et d'innombrables échecs et des
lenteurs qui semblent a priori anormales. Une fois c'est le secteur agricole
qui n'a pas suivi la modernisation ; ou la main d'oeuvre qualifiée
a fait défaut ; ou la demande du marché intérieur
s'est révélée insuffisante ; une autre fois les capitaux
du cru ont préféré aux investissements locaux es
placements extérieurs, plus sûrs et plus profitables ; ou
l'état s'est révélé gaspilleur ou prévaricateur
; ou la technique importée est inadaptée, ou elle se paie
trop chère et pèse sur les prix de revient [...] Or, tous
ces avatars se produisent alors que la révolution n'est plus à
inventer, que les modèles sont à disposition de tout le
monde. [...] En fait, la situation de tous ces pays ne rappelle-t-elle
pas plutôt ce qui s'est passé avant l'expérience
anglaise, c'est à dire l'échec de tant de révolutions
anciennes virtuellement possibles sur le plan technique ?" Comme
Rome qui jamais n'utilisa la force des moulins à eau, qui ne commencèrent
à être employés - prémisces de la révolution
industrielle - qu'à la renaissance... Autant de "révolutions
industrielles" qui auraient pu se produire et qui ont avorté.
Les phénomènes qui nuisent
ou facilitent le capitalisme
"En réalité, dit Braudel, tout est porté sur
le dos énorme de la vie matérielle : se gonfle-t-elle, tout
va de l'avant ; l'économie de marché se gonfle elle-même
rapidement à ses dépends, étend ses liaisons. [...]
Je crois obstinément que c'est le mouvement d'ensemble qui est
déterminant et que tout capitalisme est à la mesure, en
premier lieu, des économies qui lui sont sous-jacentes."
Réflexion qui rejoint les conclusions formulées dans le
débat moins érudit, et amateur : "Avons-nous
sélectionné génétiquement le capitalisme ?",
où mon ami Claude émettait l'hypothèse que le capitalisme
naissait à partir du commerce, et plus exactement à partir
d'une masse critique suffisante de "commerce".
L'existence du capitalisme plonge ses racines dans la vie économique
de la société, du dynamisme de son économie de marché
et de son niveau de progrès relatif. De nombreux facteurs sont
en cause. "[...] il lui faut pour se développer, les connivences
de l'économie internationale. Il n'aurait pas poussé aussi
dru dans un espace économique borné." Le capitalisme
nécessite une forte dynamique économique (le progrès
étant un indice de cette dynamique), mais il faut aussi que les
pouvoirs en place autorisent son développement. Braudel dit notamment
: "Le capitalisme ne triomphe que lorsqu'il s'identifie avec l'état."
Explicitons ces différents points : il lui faut donc une grande
liberté de mouvement, mais aussi une "connivence", c'est
à dire que l'économie doit pouvoir lui fournir un "servage".
Le développement du capitalisme à l'américaine repose
sur l'exploitation et le pillage des ressources des pays d'Amérique
(surtout du Sud) et sur la main d'oeuvre gratuite fournie par l'esclavage
des noirs. Sans ces conditions réunies, il ne se développe
pas, il périclite, comme il l'a fait à Venise, à
Gênes, à Amsterdam, avant de triomper au 19ème avec
l'avènement de Londres et de la révolution industrielle.
Triomphe parce que tous les ingrédients étaient en place
: une économie dynamique, plein de possibilités, un régime
politique connivent, des outils financiers modernes (banque, crédit,
etc), un champ d'investigation démesuré avec l'Atlantique,
une région développée à proximité pour
écouler les produits (la vieille europe), et le Nouveau Monde comme
réservoir de ressources tant matérielles qu'humaines.
Pourquoi le capitalisme est réellement
né en Angleterre et pas ailleurs
Braudel indique que l'Angleterre bénéficiait de sa position
insulaire en matière de sécurité, position qui lui
servit également à se dégager de la concurrence du
capitalisme étranger. L'Angleterre est d'une taille suffisante
pour évoluer à partir d'une certaine masse critique, mais
pas trop grande pour risquer de paralyser ou ralentir son fonctionnement,
contrairement à la France... En outre elle ne possédait
qu'un seul pôle économique, Londres, qui depuis longtemps
imposait sa politique au reste du pays - une politique fortement influencée
par les riches marchands du cru. Son emplacement géographique lui
permit en outre d'adopter des mesures protectionnistes à l'encontre
d'Amsterdam, alors pôle central du capitalisme, qui n'accepta ces
mesures protectionnistes d'aucun autre pays.
Les raisons pour lesquelles il ne s'est pas développé
ailleurs sont également d'ordre social et politique. En Chine par
exemple, dans un régime politique aux contrôles trop sévères,
il n'a pu apparaître, freiné par l'état et une économie
de marché favorisant le commerce réel, la transparence.
En de tels endroits, il était freiné à la fois par
le politique et par les mentalités. De même dans les pays
d'Islam, la propriété privée est limitée,
à la mort des propriétaires il y a une redistribution, une
nouvelle distribution des élites y compris marchandes à
chaque génération ou presque. Ces procédés
sapent le travail de fond des grandes familles à l'anglaise, précisément
cette bourgeoisie d'où le capitalisme tire son indispensable capital.
Et pas besoin d'aller chercher très loin puisque la France était
une bonne retardataire en la matière : elle s'est mise au capitalisme
avec la révolution de Juillet qui précipite la bourgeoisie
aux commandes avec plus d'un siècle de retard sur l'Angleterre.
"La France a toujours été un pays moins favorable au
capitalisme que, disons, l'angleterre."
D'où Braudel de conclure : "Il y a des conditions sociales
à la poussée et à la réussite du capitalisme.
Celui-ci exige une certaine tranquillité de l'ordre social, ainsi
qu'une certaine neutralité, ou faiblesse, ou complaisance, de l'état."
Il ne veut croire ni à la thèse d'une explication interne
au développement du capitalisme et de la révolution "par
transformation sur place des structures socio-économiques",
ni une explication externe liée à l'exploitation impérialiste
du monde. "Les deux explications (externes et internes) sont inextricablement
mêlées."
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Conclusion
Ce modèle de capitalisme d'hier, analyé dans ses origines,
est-il compatible avec la réalité d'aujourd'hui, résiste-t-il
à la comparaison avec le capitalisme que nous connaissons ? Braudel
affirme que l'échelle a changé, les moyens sont démesurés
aujourd'hui, de même que ses proportions ; mais la nature du capitalisme,
elle, demeure.
Il "s'appuie toujours, obstinément, sur des monopoles de droit
ou de fait" ; il "reste fondé sur une exploitation des
ressources internationales, autrement dit il existe aux dimensions du
monde, pour le moins il tend vers le monde entier." Et plus encore,
"malgré tout ce que l'on dit d'ordinaire, le capitalisme ne
recouvre pas toute l'économie, toute la société au
travail." En effet, il reste séparé de la vie matérielle,
du commerce réel, qui existe toujours et fleurissant avec ça.
C'est là, encore aujourd'hui, tout le paradoxe du capitalisme :
il est à la fois "tout", puisqu'il guide toute l'économie
à l'échelle mondiale, et seulement une "partie"
dans le sens qu'il ne contrôle pas directement tous les mouvements
économiques. Il a ses grands centres de contrôle (FMI, Bourses
du monde entier, OMC...) mais une énorme masse économique
se fait encore sans lui : tout l'artisanat qui nous côtoie, qui
en France par exemple représente la plus grosse entreprise, à
la fois en chiffre d'affaire et en emplois. Cependant, même s'il
ne contrôle qu'une partie, elle est suffisamment représentative
des directions économiques pour lui permettre d'imposer ses volontés
à la société ; en outre, il contrôle les parties
qui dégagent les plus gros bénéfices.
D'où cette citation de Lénine : "Le capitalisme, c'est
la production marchande à son plus haut degré ; des dizaines
de milliers de grandes entreprises sont tout, des millions de petites
ne sont rien."
Ou, pour laisser conclure Fernand Braudel : " [...] ce capitalisme
de haut vol flotte sur la double épaisseur sous-jacente de la vie
matérielle et de l'économie cohérente de marché,
il représente la zone de haut profit."
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Discussions
Le modèle hiérarchique
"[...] même aux Etats-Unis, le capitalisme n'invente pas les
hiérarchies, il les utilise, de même qu'il n'a pas inventé
le marché ou la consommation. [...] Il arrive quand tout est déjà
en place. Autrement dit, le problème en soi de la hiérarchie
le dépasse, le transcende, le commande à l'avance. Et les
sociétés non capitalistes n'ont pas supprimé, hélas,
les hiérarchies. [...] c'est là le problème clef,
le problème des problèmes. Faut-il casser la hiérarchie
d'un homme vis à vis d'un autre homme ? Oui, dit Jean-Paul Sartre
en 1968. Mais est-ce vraiment possible ?"
Du capitalisme à l'impérialisme
Si l'on rapproche le capitalisme de l'impérialisme, c'est parce
que les intérêts capitalistes au dix-neuvième siècle
- même portés par des courants et des origines internationales
- étaient des intérêts nationaux. Les capitalistes
faisaient partie de toutes les nations pour gagner de l'argent, mais s'il
leur fallait de l'aide alors ils appelaient leurs gouvernements à
la rescousse. Le capitalisme des uns en effet se heurte souvent au capitalisme
des autres... Alors, les états pèsent de tout leur poids
sur la machine pour soutenir leur propre capitalisme. A l'aube de l'ère
capitaliste, le commerce des Marchés se localisa dans certaines
grandes cités, qui bataillaient les unes contre les autres, jusqu'à
ce que l'une d'elle émerge, passagèrement, et devienne le
centre d'une économie-monde.
"[...] c'est comme si une économie-monde ne pouvait vivre
sans un centre de gravité, sans un pôle", dit Fernand
Braudel. En Europe, "un centrage s'est opéré vers les
années 1380 au bénéfice de Venise. Vers 1500, il
y a une saute brusque et gigantesque de Venise à Anvers, puis,
vers 1550-1560, un retour à la Méditerranée, mais
en faveur de Gênes cette fois ; enfin, vers 1590-1610, un transfert
à Amsterdam, où le centre économique de la zone européenne
se stabilisera pour presque deux siècles. Entre 1780 et 1815, il
se déplacera vers Londres. En 1929 il traverse l'Atlantique et
se situe à New York."
De ces pôles, naissent des querelles, qui sont soutenues par les
Princes ou les états. Les "crises" régulières
ensuite dont ces cités reines font les frais (le capitalisme génère
en effet des crises régulières) leur font perdre leur avance,
au bénéfice d'une autre. Des guerres parfois décident
du résultat. Mais à partir de 1880, l'économie est
si profondément capitaliste qu'une crise affecte tout un état,
et pas seulement une ville ; les économies capitalistes de l'époque
tentent de résister aux pressions en colonisant le reste du monde,
mais même le monde a des limites. Si bien que les états capitalistes
de l'époque ont fini par s'affronter dans une "guerre totale"
; et comme ça ne suffisait pas, ils en ont même fait une
seconde. C'est l'impérialisme qui mena à la guerre mondiale,
et c'est le capitalisme qui enfanta cet impérialisme. Il me semble
que ça serait bien qu'on s'en rappelle, des fois.
Outils de contrôle du capitalisme
: la publicité
Les stades les plus hauts du capitalisme se manifestent par l'accroissement
des moyens de contrôle et de leur efficacité. La publicité,
déjà connue sous le nom de propagande, sert ces objectifs
de contrôle. Car il faut non seulement faire produire à moindre
coût, mais obliger les populations à acheter au coût
le plus fort acceptable, donc contraindre d'une manière que la
population n'a pas encore jugée néfaste, malgré l'évidence
: par la publicité, c'est à dire l'exploitation des désirs
humains au profit des Marchés.
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