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La Cerise sur le Béton, de Vincent Cespedes

Flammarion (2002)

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Critique :
Un essai contre les violences urbaines et le libéralisme sauvage, le second étant responsable du premier grâce à la participation d'un Etat technocrate et soumis aux pouvoirs des puissants (lobbys, écoles d'expertise, etc). Vincent Cespedes, professeur de philosophie en zone sensible, dresse le triste portrait du résultat dramatique auquel trente ans de "hamsterisation" et de tyrannie libérale ont mené. Il le fait avec autant de talent que de lucidité, et propose des voies vers une "néorésistance" qui doit venir de chacun : non pas (uniquement) une lutte contre les pouvoirs en place mais par l'instauration de nouvelles règles, de nouveaux défis, pour aider l'homme à se relever de l'avilissement dans lequel la politique anglo-saxonne - celle de la défiance et de la cruauté - l'a plongé.

Dossier : contre le libéralisme sauvage

Il est difficile de savoir par quel bout prendre cet ouvrage qui aborde avec bonheur tant de sujets différents et esquisse un début de synthèse sur les effets de la néo-libéralisation sauvage. Le style est celui d'un philosophe, épuré mais nécessitant un vocabulaire précis, ce pourquoi d'ailleurs Cespedes ajoute un glossaire.
Je suis donc contraint de rapporter quelques rapides définitions de ses notions : l'Avoir (virtualisation de l'Etre, la possession altère l'Etre, et le système en prônant l'Avoir éloigne l'être humain du réel pour le virtuel, l'hypothétique, la volonté d'être différent), l'Adulescence (procédé qui maintient le jeune adulte dans l'adolescence après la majorité, comme la publicité, qui veille à maintenir l'individu dans un état immature et régressif pour en faire un bon consommateur), le Décès (suicide par mélancolie, repli sur soi), la Défiance (suspicion de ses voisins, qui marche dans la main avec l'individualisme, prétexte travaillé par le système pour désunir la société et la rendre plus adaptable, cf Scream), l'Hamstérisation (verrouillage du Système qui fait des individus d'éternels adolescents, voués au culte de l'Avoir), la Néorésistance (nouvelle résistance contre le néocannibalisme du libéralisme sauvage), l'Oxymore (incohérence interne, dès l'abord inassignable, qui paralyse un développement pourtant édicté par la volonté. Il est l'alibi de la globalisation, qui l'instaure au coeur des états-nations, et promet ensuite de l'en débarrasser : de lui viennent la pesanteur bureaucrate, l'inefficacité des gouvernements à trancher certaines décisions, etc), la Ploutocratie (en grec, ploutos : richesse, et kratos : pouvoir. Donc, étymologiquement, le pouvoir aux riches).

Passé ce prélude, c'est encore plus difficile qu'avant d'expliquer ce livre-thèse. Pourtant, la lecture en est aisée, elle coule de source. La volonté première de Cespedes, et ce en quoi ses pensées sont non seulement originales mais utiles, c'est de relier les tristement célèbres violences urbaines (essentiellement de banlieue) à la libéralisation sauvage dont nous faisons les frais, et certains plus que d'autres.

Politique vicieuse : la spirale libérale

Cespedes explique comment le Système - c'est à dire les individus au pouvoir (hommes d'affaires, hommes de gouvernements, capitaux, gros bonnets) - se satisfait d'une situation détestable en banlieue qui sert ses intérêts en portant ses propres germes d'auto-destruction. Pire encore que de s'en satisfaire, le Système fait tout pour que les choses ne changent pas. Pourquoi ? Notamment pour continuer à fournir aux médias son créneau de violences sur lesquelles tout le monde s'indignera, qui par voie de fait pousseront le reste des citoyens à détester les banlieues et éventuellement voter sécuritaire (Le Pen/Sarkozy), les enfermant d'autant plus dans ce cercle vicieux où seule la mort (ou la non-vie) paraît constituer une fin décente. Quant aux spectateurs, chacun sait que la peur, et notamment celle de l'Etranger, fait du citoyen un mouton docile, prêt à suivre n'importe quelle berger de la politique.
Cespedes explique comment, par exemple en refusant de punir les adolescents criminels, en les relâchant, l'état discrédite sa police, et la décourage en même temps : voir ressortir des criminels, dealers ou violeurs, sous prétexte qu'ils n'ont pas la majorité, a de quoi décourager, surtout lorsque ça devient une ligne de conduite favorisée par l'état sans bien sûr que le fin mot soit expliqué au public.
Il explique comment, en refusant de garder l'ordre dans ses écoles et en livrant ses enseignants à l'impertinence, au chahut, aux petites criminalités, l'état a ridiculisé l'école, et ainsi réduit son potentiel à zéro, à la fois en dénigrant ses fonctionnaires et en la présentant comme un lieu où l'on fait ce que l'on veut, impunément.
Il explique comment des jeunes, déjà déconnectés de leurs racines, se retrouvent avec rien, en sachant pertinemment qu'il ne se passera rien de leur vie. Ils sont condamnés d'avance, les employeurs ne voulant déjà pas de leurs collègues issus des bonnes familles et des bonnes écoles, et les études en outre étant offertes seulement à ceux qui ont les moyens (financiers et culturels) d'orienter très tôt leurs enfants dans leur direction.
Il explique comment finalement ces individus ont perdu jusqu'aux plus simples facultés de s'exprimer, et de ce fait retombent dans un âge de barbarie au coeur même de notre pays, supposé celui de la fraternité...

Tout cela, l'état et ses castes de privilégiés en sont responsables. La libéralisation est aux commandes de ce processus, car l'on sait trop bien comment les capitaux et les marchés depuis plusieurs dizaines d'années dictent la politique, paralysent les états, formatent le cerveaux des individus par la pub de plus en plus jeune.
Cespedes explique que dès mai 68, quand l'état a perdu sa domination directe sur les populations, il s'est rabattu sur un mode de pouvoir déjà exercé dans les pays anglo-saxons et prôné par Gorbatchev lui-même : le titytainement, où l'entertainement, le divertissement à grande échelle, allié au "désir du téton".
Cette méthode a pour effet de précipiter des générations entières dans l'abrutissement (cf ma chronique "Tyrannie des médias, darwinisme culturel"), phénomène dévastateur surtout pour ceux qui n'ont pas la culture suffisante pour résister.

Cespedes explique comment la publicité et le divertissement minent les fondements d'une société, en infantilisant les individus, en rendant tout effort détestable, et particulièrement dans les banlieues, où l'effort demandé pour surnager était déjà disproportionné.
La publicité, icône du système libéral, est au centre de ses démonstrations, Cespedes explique comment la publicité fait naître le désir de Déces chez l'individu, pour mieux le contraindre à acheter, seule solution à ses yeux pour continuer à vivre, le désir de l'Avoir domine le désir d'Etre, ce qui fait de nous des morts vivants parfaitement formatés pour exercer la tâche que l'on aimerait nous voir exercer.

La violence aveugle plutôt que la lutte : détruire et non changer

Dans le cadre de la banlieue, le feu aurait déjà dû prendre depuis bien longtemps, les premiers rappeurs préconisaient de brûler la France et tout ce qui s'ensuit, mais privés d'un langage adapté, donc d'une pensée adaptée, les jeunes ne peuvent passer du stade de la colère à celui de la vengeance adulte, qui consiste à se grouper, défier le pouvoir et l'obliger à résoudre l'injustice.
Cette lacune culturelle provoquée par l'état et son école déficiente, secondée par le rouleau compresseur médiatique, tue le ver dans l'oeuf. Plutôt que déchainer leur colère de manière adulte, les jeunes le font de manière adolescente, par le biais d'une vengeance de tout instant qui se manifeste sous la forme de Cruauté. D'où leur aigreur permanente, leur racisme, leurs idéologies tournées vers la violence sous forme de destruction et de punition. Ce n'est plus une juste vengance pour être reconnue, c'est une cruauté pour dégrader l'autre qui se met en place. Dégrader les murs, par cette langue qu'ils ne connaissent plus, recyclée en tag et verlan périclitant dont seuls les meilleurs morceaux-best-of sont réutilisés par les médias. Dégrader les représentants de l'état, c'est à dire flics et enseignants. Dégrader les autres, les riches, et pas seulement les riches, les "blancs", tous ceux qui passent à portée de main, qui à leurs yeux passent pour des privilégiés, y compris des ouvriers ou des fonctionnaires qui n'ont pour privilège que de subir comme eux le joug d'une politique volontairement destructrice. Ainsi adviennent des horreurs comme ces viols collectifs pudiquement et immoralement banalisés par les médias, toujours avides de ce genre de déchéance barbare.

Cespedes analyse longuement aussi le lien entre le langage et le raisonnement, la nécessité d'apprendre aux individus à maîtriser une langue pour les rendre sociables et leur permettre d'évoluer. Sans cela, pas d'avenir, or l'école depuis plus de vingt ans ne sait plus apprendre la langue aux élèves, elle se contente de faire semblant, en multipliant les options, en noyant le poisson, en se perdant dans le ludique, dans l'instantané et l'inutile, assaillie à la fois par les élèves qui ne la respectent plus, les parents qui la jalousent, l'état qui l'ignore et des capitaux qui attendent en embuscade de pouvoir la privatiser lorsque tout sera pour de bon foutu en l'air. D'où l'importance, nous dit l'auteur, de restaurer une éducation forte, respectée, qui apprend la langue en refusant les compromissions avec les effets de mode, les contraintes de demande de main d'oeuvre "abrutisée" et l'entrée dans son sein à ces notions polluées que sont la pub, le fun, le glandage, et compagnie...

Néorésister

Finalement, Cespedes amorce un grand thème qu'il appelle la Néorésistance, c'est à dire la lutte contre ce terrorisme libéral et cannibale. Comment lutter ? Il donne plusieurs pistes de ce qui je l'espère deviendra un jour ou l'autre une thèse viable en plus d'être intéressante, possible plutôt que seulement plaisant. D'abord, il situe cette néorésistance à la fois sur deux foyers : l'homme, par la portée de ses actions propres, et l'europe, par ses lois, sa force encore planétaire (sur ce point il rejoint Bourdieu).
Dans le second cas, Cespedes voudrait la création d'une europe forte, socialement, non pas pour donner du chomage à tout le monde... mais centrée sur l'homme et sur l'aide du plus faible. Une europe qui bannirait les publicités de son champ visuel, qui privilégierait l'effort et l'existence d'un comportement civique, avec pour but l'excellence pour au lieu de niveller par le bas tirer les individus vers le haut.
Il faut pour cela une europe soudée et Cespedes en appelle à l'idée séduisante d'une langue commune, qui ne serait pas l'anglais damné, mais propre à l'europe, une langue qui nous permettrait à tous de nous entendre, sans difficulté. Une langue simple, universelle, qui existe déjà, inventée par l'homme en 1887 : l'Esperanto. On sait que l'Esperanto ne possède plus l'aura d'autrefois, toutefois elle est plus simple à apprendre que n'importe quelle langue, aussi complexe que les autres et ouverte à des déclinaisons infinies, en outre parait-il très poétique. Cet Esperanto permettrait un apprentissage facile, créerait une véritable identité européenne qui ensuite ferait contrepoids, par sa philosophie tolérante et dirigée vers l'essentiel, aux moeurs ultralibéraux.

Contre la philosophie libérale, on ne peut pas s'opposer par la négation, ça ne ferait que la renforcer. Il faut inventer autre chose, et sur ce point Cespedes propose des ouvertures à creuser.
C'est en tout cas tout le mal que l'on peut souhaiter à notre Europe déjà bien trop libérale (Maastricht) et dont les peuples sont en quête d'une identité différente, plus adaptée à leurs pensées que la culture anglo-saxonne du rien et de l'intolérable.

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