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Critique :
Un essai contre les violences urbaines et le libéralisme sauvage,
le second étant responsable du premier grâce à la
participation d'un Etat technocrate et soumis aux pouvoirs des puissants
(lobbys, écoles d'expertise, etc). Vincent Cespedes, professeur
de philosophie en zone sensible, dresse le triste portrait du résultat
dramatique auquel trente ans de "hamsterisation" et de tyrannie
libérale ont mené. Il le fait avec autant de talent que
de lucidité, et propose des voies vers une "néorésistance"
qui doit venir de chacun : non pas (uniquement) une lutte contre
les pouvoirs en place mais par l'instauration de nouvelles règles,
de nouveaux défis, pour aider l'homme à se relever de l'avilissement
dans lequel la politique anglo-saxonne - celle de la défiance et
de la cruauté - l'a plongé.
Dossier : contre le libéralisme
sauvage
Il est difficile de savoir par quel bout prendre cet ouvrage qui aborde
avec bonheur tant de sujets différents et esquisse un début
de synthèse sur les effets de la néo-libéralisation
sauvage. Le style est celui d'un philosophe, épuré mais
nécessitant un vocabulaire précis, ce pourquoi d'ailleurs
Cespedes ajoute un glossaire.
Je suis donc contraint de rapporter quelques rapides définitions
de ses notions : l'Avoir (virtualisation
de l'Etre, la possession altère l'Etre, et le système en
prônant l'Avoir éloigne l'être humain du réel
pour le virtuel, l'hypothétique, la volonté d'être
différent), l'Adulescence (procédé
qui maintient le jeune adulte dans l'adolescence après la majorité,
comme la publicité, qui veille à maintenir l'individu dans
un état immature et régressif pour en faire un bon consommateur),
le Décès (suicide par mélancolie,
repli sur soi), la Défiance (suspicion
de ses voisins, qui marche dans la main avec l'individualisme, prétexte
travaillé par le système pour désunir la société
et la rendre plus adaptable, cf Scream), l'Hamstérisation
(verrouillage du Système qui fait des individus d'éternels
adolescents, voués au culte de l'Avoir), la Néorésistance
(nouvelle résistance contre le néocannibalisme du libéralisme
sauvage), l'Oxymore (incohérence interne,
dès l'abord inassignable, qui paralyse un développement
pourtant édicté par la volonté. Il est l'alibi de
la globalisation, qui l'instaure au coeur des états-nations, et
promet ensuite de l'en débarrasser : de lui viennent la pesanteur
bureaucrate, l'inefficacité des gouvernements à trancher
certaines décisions, etc), la Ploutocratie
(en grec, ploutos : richesse, et kratos : pouvoir. Donc,
étymologiquement, le pouvoir aux riches).
Passé ce prélude, c'est encore plus difficile qu'avant
d'expliquer ce livre-thèse. Pourtant, la lecture en est aisée,
elle coule de source. La volonté première de Cespedes, et
ce en quoi ses pensées sont non seulement originales mais utiles,
c'est de relier les tristement célèbres violences urbaines
(essentiellement de banlieue) à la libéralisation sauvage
dont nous faisons les frais, et certains plus que d'autres.
Politique vicieuse : la spirale libérale
Cespedes explique comment le Système - c'est à dire les
individus au pouvoir (hommes d'affaires, hommes de gouvernements, capitaux,
gros bonnets) - se satisfait d'une situation détestable en banlieue
qui sert ses intérêts en portant ses propres germes d'auto-destruction.
Pire encore que de s'en satisfaire, le Système fait tout pour que
les choses ne changent pas. Pourquoi ? Notamment pour continuer à
fournir aux médias son créneau de violences sur lesquelles
tout le monde s'indignera, qui par voie de fait pousseront le reste des
citoyens à détester les banlieues et éventuellement
voter sécuritaire (Le Pen/Sarkozy), les enfermant d'autant plus
dans ce cercle vicieux où seule la mort (ou la non-vie) paraît
constituer une fin décente. Quant aux spectateurs, chacun sait
que la peur, et notamment celle de l'Etranger, fait du citoyen un mouton
docile, prêt à suivre n'importe quelle berger de la politique.
Cespedes explique comment, par exemple en refusant de punir les adolescents
criminels, en les relâchant, l'état discrédite sa
police, et la décourage en même temps : voir ressortir
des criminels, dealers ou violeurs, sous prétexte qu'ils n'ont
pas la majorité, a de quoi décourager, surtout lorsque ça
devient une ligne de conduite favorisée par l'état sans
bien sûr que le fin mot soit expliqué au public.
Il explique comment, en refusant de garder l'ordre dans ses écoles
et en livrant ses enseignants à l'impertinence, au chahut, aux
petites criminalités, l'état a ridiculisé l'école,
et ainsi réduit son potentiel à zéro, à la
fois en dénigrant ses fonctionnaires et en la présentant
comme un lieu où l'on fait ce que l'on veut, impunément.
Il explique comment des jeunes, déjà déconnectés
de leurs racines, se retrouvent avec rien, en sachant pertinemment
qu'il ne se passera rien de leur vie. Ils sont condamnés d'avance,
les employeurs ne voulant déjà pas de leurs collègues
issus des bonnes familles et des bonnes écoles, et les études
en outre étant offertes seulement à ceux qui ont les moyens
(financiers et culturels) d'orienter très tôt leurs enfants
dans leur direction.
Il explique comment finalement ces individus ont perdu jusqu'aux plus
simples facultés de s'exprimer, et de ce fait retombent dans un
âge de barbarie au coeur même de notre pays, supposé
celui de la fraternité...
Tout cela, l'état et ses castes de privilégiés en
sont responsables. La libéralisation est aux commandes de ce processus,
car l'on sait trop bien comment les capitaux et les marchés
depuis plusieurs dizaines d'années dictent la politique, paralysent
les états, formatent le cerveaux des individus par la pub de plus
en plus jeune.
Cespedes explique que dès mai 68, quand l'état a perdu sa
domination directe sur les populations, il s'est rabattu sur un mode de
pouvoir déjà exercé dans les pays anglo-saxons et
prôné par Gorbatchev lui-même : le titytainement,
où l'entertainement, le divertissement à grande échelle,
allié au "désir du téton".
Cette méthode a pour effet de précipiter des générations
entières dans l'abrutissement (cf ma chronique "Tyrannie
des médias, darwinisme culturel"), phénomène
dévastateur surtout pour ceux qui n'ont pas la culture suffisante
pour résister.
Cespedes explique comment la publicité et le divertissement minent
les fondements d'une société, en infantilisant les individus,
en rendant tout effort détestable, et particulièrement dans
les banlieues, où l'effort demandé pour surnager était
déjà disproportionné.
La publicité, icône du système libéral, est
au centre de ses démonstrations, Cespedes explique comment la publicité
fait naître le désir de Déces
chez l'individu, pour mieux le contraindre à acheter, seule solution
à ses yeux pour continuer à vivre, le désir de l'Avoir
domine le désir d'Etre, ce qui fait
de nous des morts vivants parfaitement formatés pour exercer la
tâche que l'on aimerait nous voir exercer.
La violence aveugle plutôt que la
lutte : détruire et non changer
Dans le cadre de la banlieue, le feu aurait déjà dû
prendre depuis bien longtemps, les premiers rappeurs préconisaient
de brûler la France et tout ce qui s'ensuit, mais privés
d'un langage adapté, donc d'une pensée adaptée, les
jeunes ne peuvent passer du stade de la colère à celui de
la vengeance adulte, qui consiste à se grouper, défier le
pouvoir et l'obliger à résoudre l'injustice.
Cette lacune culturelle provoquée par l'état et son école
déficiente, secondée par le rouleau compresseur médiatique,
tue le ver dans l'oeuf. Plutôt que déchainer leur colère
de manière adulte, les jeunes le font de manière adolescente,
par le biais d'une vengeance de tout instant qui se manifeste sous la
forme de Cruauté. D'où leur aigreur permanente, leur racisme,
leurs idéologies tournées vers la violence sous forme de
destruction et de punition. Ce n'est plus une juste vengance pour être
reconnue, c'est une cruauté pour dégrader l'autre qui se
met en place. Dégrader les murs, par cette langue qu'ils ne connaissent
plus, recyclée en tag et verlan périclitant dont seuls les
meilleurs morceaux-best-of sont réutilisés par les médias.
Dégrader les représentants de l'état, c'est à
dire flics et enseignants. Dégrader les autres, les riches, et
pas seulement les riches, les "blancs", tous ceux qui passent
à portée de main, qui à leurs yeux passent pour des
privilégiés, y compris des ouvriers ou des fonctionnaires
qui n'ont pour privilège que de subir comme eux le joug d'une politique
volontairement destructrice. Ainsi adviennent des horreurs comme ces viols
collectifs pudiquement et immoralement banalisés par les médias,
toujours avides de ce genre de déchéance barbare.
Cespedes analyse longuement aussi le lien entre le langage et le raisonnement,
la nécessité d'apprendre aux individus à maîtriser
une langue pour les rendre sociables et leur permettre d'évoluer.
Sans cela, pas d'avenir, or l'école depuis plus de vingt ans ne
sait plus apprendre la langue aux élèves, elle se contente
de faire semblant, en multipliant les options, en noyant le poisson, en
se perdant dans le ludique, dans l'instantané et l'inutile, assaillie
à la fois par les élèves qui ne la respectent plus,
les parents qui la jalousent, l'état qui l'ignore et des capitaux
qui attendent en embuscade de pouvoir la privatiser lorsque tout sera
pour de bon foutu en l'air. D'où l'importance, nous dit l'auteur,
de restaurer une éducation forte, respectée, qui apprend
la langue en refusant les compromissions avec les effets de mode, les
contraintes de demande de main d'oeuvre "abrutisée" et
l'entrée dans son sein à ces notions polluées que
sont la pub, le fun, le glandage, et compagnie...
Néorésister
Finalement, Cespedes amorce un grand thème qu'il appelle la Néorésistance,
c'est à dire la lutte contre ce terrorisme libéral et cannibale.
Comment lutter ? Il donne plusieurs pistes de ce qui je l'espère
deviendra un jour ou l'autre une thèse viable en plus d'être
intéressante, possible plutôt que seulement plaisant. D'abord,
il situe cette néorésistance à la fois sur deux foyers
: l'homme, par la portée de ses actions propres, et l'europe, par
ses lois, sa force encore planétaire (sur ce point il rejoint Bourdieu).
Dans le second cas, Cespedes voudrait la création d'une europe
forte, socialement, non pas pour donner du chomage à tout le monde...
mais centrée sur l'homme et sur l'aide du plus faible. Une europe
qui bannirait les publicités de son champ visuel, qui privilégierait
l'effort et l'existence d'un comportement civique, avec pour but l'excellence
pour au lieu de niveller par le bas tirer les individus vers le haut.
Il faut pour cela une europe soudée et Cespedes en appelle à
l'idée séduisante d'une langue commune, qui ne serait pas
l'anglais damné, mais propre à l'europe, une langue qui
nous permettrait à tous de nous entendre, sans difficulté.
Une langue simple, universelle, qui existe déjà, inventée
par l'homme en 1887 : l'Esperanto. On sait que l'Esperanto ne possède
plus l'aura d'autrefois, toutefois elle est plus simple à apprendre
que n'importe quelle langue, aussi complexe que les autres et ouverte
à des déclinaisons infinies, en outre parait-il très
poétique. Cet Esperanto permettrait un apprentissage facile, créerait
une véritable identité européenne qui ensuite ferait
contrepoids, par sa philosophie tolérante et dirigée vers
l'essentiel, aux moeurs ultralibéraux.
Contre la philosophie libérale, on ne peut pas s'opposer par la
négation, ça ne ferait que la renforcer. Il faut inventer
autre chose, et sur ce point Cespedes propose des ouvertures à
creuser.
C'est en tout cas tout le mal que l'on peut souhaiter à notre Europe
déjà bien trop libérale (Maastricht) et dont les
peuples sont en quête d'une identité différente, plus
adaptée à leurs pensées que la culture anglo-saxonne
du rien et de l'intolérable.
Autre article du site :
Entretien Chat de V. Cespedes
L'école remplit-elle encore toutes ses missions ?
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